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LA JETEE de Chris MARKER : un "photo-roman" culte

Auteur : Chris Marker
Editeur : ARTE France
Type de document : Vidéo documentaire
Cote : doc mar

Tous les dix ans les journalistes de la revue "SIGHT and SOUND" se réunissent pour reclasser les meilleurs films de l'histoire du cinéma. Le dernier classement date du 7 août 2017.

La « JETÉE » est classée 50 ème au même rang que « les lumières de la ville » de Charlie Chaplin. Cela ne s’invente pas !

Art total, à la fois littérature (le film semble dicté !), photographique (le film utilise la technique du roman-photo dramatique !) et cinéma (pur cinéma multidirectionnel et multi dimensionnel) et donc ceci est plus qu’un film, mais surtout un curieux objet qui témoigne de la fin du cinéma tel que nous le représentons.

La « jetée » s’il est un objet de cinéma indescriptible très proche de l’art vidéo, est surtout une grande histoire d’amour qui se mesure à l’incommensurable. La première fois que vous le contemplerez, changera le cours de votre vie.

Il est donc incomparable d’où son classement troublant dans l’histoire du cinéma. Et l’on comprend alors que chaque mot prononcé est vital !

C’est d’abord l’histoire d’un homme qui se retrouve sur la jetée de l’aéroport d’Orly et qui sera obsédé toute sa vie par une image unique. Malheureusement, la troisième guerre mondiale éclate et notre homme est capturé.

Contexte

En 1963, le film sort au cinéma. La construction de l’aéroport d’Orly vient de s’achever. Les Parisiens vont le dimanche observer le mouvement des avions. A ce moment-là, l’aéroport d’Orly est le site touristique le plus visité avec la Tour Eiffel.

Résumé

Je vais tenter de résumer en quelques lignes les enjeux de cette « suprafiction »,

a)     Sur la jetée d’Orly, un jeune garçon est hanté par le visage d’une femme qui voit mourir un homme !

b)    Plus tard, après la Troisième Guerre Mondiale, les survivants de l’anéantissement nucléaire se terrent dans les abris souterrains : le réseau des souterrains de Paris

Le seul moyen de survivre passe par le temps

c)     Aussi des savants envoient-ils des émissaires pour que le passé et le futur viennent au secours du présent ! Par exemple, pour chercher des vivres !

d)    Au cours de ses longs et pénibles voyages, l’homme retrouve cette image qui l’obsède,…

e)     Alors que, sur la jetée d’Orly, il se précipite vers la femme aimée à la fin de son voyage, il est abattu.

f)      Il comprend en agonisant qu’il avait assisté autrefois à sa propre mort.

 

Analyse

Ce film vertigineux est réalisé, à une exception près* uniquement à partir de photos fixes. C’est la qualité du montage, de la bande sonore et de la mise en scène qui donnent toute sa force à ses moments uniques. Voir et revoir ce film culte, c’est se projeter immédiatement dans un présent fuyant, retardé, qui donne une identité au futur. Son récit de catastrophe ultime, presque intime, résonne profondément avec notre époque, marquée par l’essoufflement du capitalisme, la fin des ressources énergétiques primaires, le temps des incertitudes, la mort des grandes idéologies, l’hyper-terrorisme, les nouvelles épidémies, la nostalgie d’un monde révolu. C’est la première fois qu’un film remet l’EVOLUTION et le PROGRÈS en question au profit d’une quête plus sensible et d’un retour sur des options plus positives comme le développement de la nature humaine grâce aux ressources multipliées de l’amour.

La fixation du personnage principal sur une image fugace de l’enfance, sa recherche d’une sorte de paradis perdu trouve un écho en chacun de nous, une sorte de caisse à jouets où sont rangés des souvenirs que l’on dépoussière de temps à autre.

Ainsi, le roman-photo semble nous déléguer une mission : faire en sorte que notre rétine imagine ce qui se déroule entre les images pour que l’on invente le temps qui nous sépare de l’issue fatale. Chris MARKER a inventé un roman-photo dont la teneur et la forme défient le temps. Il traite le sujet le plus universel et le plus secret du cinéma : comment les images nous hantent, qu’elles soient vécues, rêvées ou fantasmées. (Voir : VERTIGO d’Alfred Hitchcock, classé plus grand film de tous les temps).

Un film qui s’adresse à chacun de nous sans distinction, un film qui sommeille en nous jusqu’au dernier acte, un film qui nous signale que toute image collectionnée dans le subconscient réenchante le monde que nous appréhendons, un film qui anticipe la dernière guerre sans la raconter ne peut que fatalement universel et œcuménique.

La scène qui se déroule au Musée de L’Homme est particulièrement paradoxale. On voit un homme qui erre au milieu des bêtes éternelles, les fossiles déifiés de notre enfance. On touche dans cette scène à l’ADN propre à la pellicule cinématographique. « Le photogramme, c’est l’espérance qu’en ouvrant les yeux une seconde fois, je retrouverai l’image intacte comme un amour de jeunesse » (Roland Barthes).

On nous raconte une « nouvelle ». Chaque mot a été pensé, instruit, écrit. Chaque mot a été pensé, instruit, écrit. Chaque réflexion a été pensée et retranscrite à l’écran à partir d’une cicatrice. La partition textuelle est enrichie par une image fixe, irrespectueuse des 24 images par seconde. Une fois la femme aimée retrouvée grâce aux succès des voyages dans le passé, les scientifiques du camp envoie leur cobaye dans le futur, opération plus délicate. Notre héros voyage dans le temps et demande aux prospecteurs du futur de revenir définitivement à l’époque qui précède la Troisième Guerre Mondiale. Il est envoyé à Orly, le jour de son souvenir. Il se précipite pour rejoindre la femme aimée. Trop tard ! Il comprend que sa dernière volonté demeurera insatisfaite… Le futur ne peut être modifié :

Réalisé avec une étonnant économie de moyens, ce film, a, depuis sa première projection au festival de Tous en 1963, été placé au panthéon cinéphilique par la critique et le public. Salué en son temps comme fiction documentaire ou comme documentaire de fiction, son succès traverse les époques, signe d’une œuvre mature, ramassée en 26 minutes et 38 secondes.

*le seul plan du film lorsque Hélène CHATELAIN ouvre un œil dans son sommeil :

Ce film  référencé sous la cotation « DOC MAR » est associé dans le coffret avec un autre film de Chris MARKER intitulé « Sans soleil ».

A noter que le film de Terry GILLIAM  « L’ARMÈE DES DOUZE SINGES » s’inspire de ce film (FA GIL)

LA JETÉE de Chris MARKER (1963) Prix Jean VIGO Scénariste : Jacques STERNBERG

Chœur de la cathédrale Alexandre Newsky. Directeur de la photo : Jean CHABIAUD

Après ces dernières impressions je vous propose de visionner une grande partie de l'émission "TOTAL REMAKE' vu sur You Tube sur les enjeux, les inspirations et les influences de ce chef d'oeuvre.