Vous êtes ici

PRISONNIERS DU PASSÉ : "j'ai épousé une ombre"...deux fois !

Auteur : Mervyn Leroy
Editeur : Warner Etats-Unis
Publié : 1942
Type de document : Vidéo fiction
Cote : fa ler

 

L’intrigue pourrait se résumer à cela : « un soldat, qui a perdu la mémoire, épouse une actrice de music-hall. Mais un accident le ramène à son passé : c’est sa femme qu’il oublie et qui devient sa secrétaire. »

Curieux n’est-ce pas ? résumé ainsi par Jean TULARD, l’un des plus grands mélodrames hollywoodien souffre d’une intrigue improbable tant les petits cailloux semés sur la route de notre amnésique paraissent totalement imaginatifs. Et pourtant, à chaque vision de ce film daté, sentant fortement la naphtaline et les effets mécaniques des studios, mes jambes flageolent, mes yeux pleurent à chaudes larmes et je désespère de le revoir sans cesse ! Ces petits cailloux possèdent une force digne du rocher de Sisyphe.

En 1942, nous sommes dans la plus grande période du mélodrame à la Metro-Goldwyn-Mayer, le studio qui lança la carrière de Vincente MINNELLI. Mais le studio emploie beaucoup de réalisateurs beaucoup moins connu comme Robert Z. Leonard et surtout un homme à tout filmer comme...Mervyn LeRoy.

UN ROI DU CHAMBOULE TOUT

L’homme qui connut tout petit le tremblement de terre de San Francisco , débute à la warner comme costumier. Déjà auréolé par ses films avec Edgar G. Robinson (Little Cesar, c’est lui !),les patrons de la MGM lui proposent un pont d’or en 1938 et la production d’un des films les plus lucratifs de l’histoire du cinéma : le « MAGICIEN D’OZ ». Pendant la seconde guerre mondiale, LeRoy réalise coup sur coup deux mélodrames qui deviendront immensément populaires pour contrer les spécialistes de la Warner : Edmund Goulding et Irving Rapper dont les films avec Bette Davis rencontrent un succès lacrymal au box office. Deux des plus beaux fleurons du mélodrame made in Hollywood vont naitre : tout d’abord « LA VALSE DANS L’OMBRE » (Waterloo Bridge, en 1940) puis ce « RANSOM HARVEST », (prisonniers du passé, 1942, chez nous).

John SMITH (Monsieur Tout-le-monde) est retrouvé blessé du côté d’Arras dans une tranchée en 1917. Il se rèveille dans un asile en Angleterre. Sa blessure l’a rendu entièrement amnésique. Il ne sait plus qui il est vraiment, cherche son élocution et recherche sa famille... Le soir de l’armistice, il réussit à s’enfuir et trouve refuge auprès d’une jolie chanteuse de cabaret : Paula RIDGEWAY, (jouée par la voluptueuse Greer GARSON), qui lui avoue que RIDGEWAY n’est pas non plus son véritable nom... Un coup de foudre né de l’incertitude de la vie, les unit à tout jamais ! Grâce à Paula, John Smith y  reprend goût. Mais un jour qu’il doit se rendre à Liverpool pour affaires, un taxi le renverse lorsqu’il traverse la rue... Le choc ravive sa mémoire et son identité. Par contre, il ne se souvient plus de son histoire d’amour récente ni de l’existence même de sa femme ! Il est redevenu Charles RAINIER, un industriel fort riche... Vous l’entendez, on nage en plein mélo...Ces petites graines vont donner un arbre resplendissant !

CE QUI EST PRIS N’EST PLUS À PRENDRE

L’histoire de ce film est celle de cette femme qui doit sa nouvelle existence à celui qui n’était rien, et qu’elle a rencontré un soir d’armistice dans une petite échoppe. La foudre s’est abattue sur elle. Et cette femme va consacrer le reste de son existence à retrouver l’homme « de sa vie » en ravivant la flamme sacrée de son amour, en éprouvant son coeur. Elle retrouve cet homme qui ne la reconnait plus et une autre histoire (la plus intéressante !) débute. Bien entendu, un enchaînement de circonstances improbables vient dénicher le pot aux roses suspendu sur la hallebarde du destin au tout dernier moment !

Rendons hommage à l’habileté des scénaristes pour avoir relié toutes ces « ficelles » et ces « coups de théâtre » que l’on retrouve aujourd’hui dans les meilleures séries télévisées (THIS IS US). Le photographe et les décorateurs ont entrepris un travail d’orfèvre pour rendre cette contrée de l’Angleterre rurale si brumeuse et si triste : les ambiances sonores, les toiles peintes embuées ou noyées sous la pluie fine et douce, les larmes tendrement versées, même les miroirs paraissent fuligineux, les quais de départ paraissent soudain se vider laissant la place à l’oubli du passé et à leurs plus belles fumées.

Et l’on se prend à comparer les sophistications du scénario, ces fantaisies de la mémoire à un véritable suspense hitchcockien du type « 39 marches », sauf que les marches comme dans les « 10 petits nègres » disparaissent les unes après les autres... Véritable MacGuffin* : une clé retrouvée au fond de la poche d’un veston  que Smith triture sans cesse deviendra la seule preuve encore existante de sa passion pour Paula. Mais il  ne le sait pas le bougre !

Et Paula, avec beaucoup de délicatesse (chaque attitude, chaque geste, chaque intention témoigne de son « amour fou ») réussit à retrouver « l’homme de sa vie » dans la personnalité de Charles RAINIER... Elle utilise,  pour lui faire prendre conscience qu’il l'a aimée autrefois, de tous les effets « pygmalion » de l’amour, ces quelques ressorts psychologiques qui, sans être violents, vont lui faire prendre conscience que quelque chose était arrivé !

Le film, véritable « crève-coeur » pour le spectateur fut nominé sept fois aux Oscars sans rien récolter !

RANDOM HARVEST : un mythe romantique est né

La définition du titre est bien mystérieuse elle aussi ! Tiré du roman de James HILTON portant ce titre (auteur d’un autre chef d’oeuvre : HORIZONS PERDUS). On peut traduire ce titre mot à mot et sa signification ressemblerait à quelque chose comme « récolte aléatoire » ou « fruits du destin » ou « l’on ne récolte que ce que... ».

Mais rendons grâce aux traducteurs français qui l’on traduit par « PRISONNIERS DU PASSÉ », ce qui est un titre doublement génial ! Car non seulement il unit le couple dans une sorte de destin accompli mais aussi il transforme ces deux âmes soeurs en victimes du destin, comme objets d’un scénario dont ils ne peuvent s’échapper. Ce coup de génie (ou coup de grâce !) évoque directement l’intrigue. Dès le début, le spectateur est aspiré dans un tourbillon de retentissement en retentissement. Les coups du sort se succèdent jusqu’à la fin, s’amusant avec le destin, la chance ou la malchance... Mais nous sommes à Hollywood et les choses tournent bien.

En fait, RANDOM HARVEST désigne la demeure familiale de Charles Rainier, la maison qui l’a vu naitre !

L’intrigue reste à la fois complexe et habile malgré les tournures tarabiscotées propres à  la MGM et la réalisation un peu trop retenue de Mervyn LeRoy.  Le spectateur reste complice, mais aimerait bien anticiper sur les retrouvailles magiques car la chevelure rousse de Greer Garson et sa bonhomie un peu campagnarde est attachante ! (c’est un euphémisme, Greer Garson est une « bombe » pas uniquement à retardement ! Heureux les directeurs de casting de la MGM de l’époque qui pouvaient s’offrir la signature des trois plus belles femmes du monde : « Greer GARSON, Hedy LAMARR et Ava GARDNER !).

Mais comme il demeure dans l’impossibilité d’anticiper, c’est le charme magique du cinéma qui opère  et qui époustoufle ! « l’empreinte du passé » nous rappelle à tous que le sentiment amoureux n’est pas une force dérisoire et qu’elle peut déchaîner des ressources inimaginables. Dès le début du film, le spectateur pressent qu’il sera le jouet de cette toile d’araignée tissée dans l’amnésie la plus cinéphilique, celle de « Peter IBBETSON » ou de certains films muets de Frank BORZAGE (« l’heure suprême »). Film sur les pouvoirs oniriques de la mémoire qui fait que les petites amours font les grandes rivières, il conserve son charme revitalisant un peu comme ces crèmes qui nous rendent éternellement belles et nous réveillent de bonne humeur le matin. Il est vrai que le couple idéal formé de Greer GARSON et Ronald COLMAN ( et ses faux airs de Clark GABLE) font de ce double programme sur l’amnésie, une expérience érotique incomparable. Greer GARSON , flamboyante star de la MGM retrouvera huit fois son mentor, et, dès l’année suivante, elle tourne MADAME CURIE sous sa direction. Elle obtiendra cette même année 1943, l’oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans « MRS MINIVER » sous la direction de William WYLER. Sa tendresse et l’émotion qu’elle dégage impose sa patte de velours.

Seul le septième art peut susciter un tel raffinement. Succèdant aux traumatismes de la guerre, une femme aimante et dévouée  s’éprend d’un bel officier amnésique. On peut saluer les scénaristes d’avoir gommé toute fioriture psychanalytique ou philosophique qui menaçaient d’empeser l’intrigue. On est à des années lumières du délire hitchcockien de la « MAISON DU DOCTEUR EDWARDS (1945). Il suffit de retourner régulièrement  sur les lieux de « RANDOM HARVEST » dans le Surrey pour éprouver les caprices du destin. Et si un sentiment de « déjà vu » vous domine encore ou si, comme moi, vous vous sentez victime de pertes de mémoire, dites vous qu’un amour perdu ou l’idée d’un amour perdu reste peut-être à reconquérir. Une vie de bonheur se conçoit peut-être ainsi !

*Mc GUFFIN : expression introduite par Hitchcock dans ses films. C’est un élément de scénario que l’on introduit dans l’histoire et sur lequel on insiste, mais qui finalement sert de faux prétexte !

Autres films de Mervyn LeRoy au catalogue vidéo de l’Odyssée :

(Le petit César -1930- ;  je suis un évadé – 1932 ;  la valse dans l’ombre – 1940 ; les quatre filles du Docteur Marsh – 1949 ; Quo Vadis – 1951 ; la mauvaise graine – 1956) sous la référence FA LER.

On the Rocks. PK