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THREE BILLBOARDS : le fond de l'air est vrai

Auteur : Martin McDonagh
Editeur : 20th Century Fox Etats-Unis
Publié : 2017
Type de document : Vidéo fiction
Cote : fa mcd

3 THREE BILLBOARDS : les panneaux de la vengeance : sombres héros dans le panneau !

Vous avez vu les panneaux d’affichage de soixante mètres de long en dehors de la ville ? Saviez-vous qu’avant ils ne faisaient que six mètres de long ? Mais avec la vitesse croissante des voitures, il a fallu étirer la publicité pour qu’elle puisse garder son effet.

Fahrenheit 451 - Ray Bradbury

 

5 000 dollars par mois, c’est la somme qu’à investit Mildred dans l’installation de trois panneaux à l’entrée de sa petite ville d’Ebbing –Missouri non pour se faire de la publicité mais pour « réclamer » réparation. C’est ainsi qu’elle s’autorise à faire passer le message et inciter le chef de la police à poursuivre l’enquête sur le meurtre de sa fille alors elle joue son va-tout.

 

« VIOLEE PENDANT SON AGONIE » ; « TOUJOURS AUCUNE ARRESTATION » ; « POURQUOI CHEF WILLOUGHBY ?

Mais le chef WILLOUGHBY prend ses distances avec l’enquête et ne se laissera pas facilement influencer par les « panneaux de la vengeance ». Car ce type est un pharisien de la première heure. Avec son flegmatisme très plouc, il juge de très haut avec orgueil et dureté les actions et les opinions des autres comme la majorité des « locaux » de cette petite bourgade du Missouri.

 

L’injustice va-t-elle poursuivre cette pauvre Mildred ?

 

Le sheriff WILLOUGHBY l’interpellant : « POURQUOI CES PANNEAUX MILDRED ? Et Mildred lui rétorque « ma fille, Angela, s’est fait enlever, violer et assassiner, il y a sept mois, LE LONG DE CETTE ROUTE. Et apparemment les policiers de la région sont trop occupés à torturer les Blacks pour avoir le temps de faire leur boulot et d’aller arrêter les vrais criminels. Je me suis dit que ces panneaux les feraient peut-être réfléchir… En fait, je ne sais pas ce qu’ils font. Ce que je sais c’est que le corps brûlé de ma fille repose six pieds sous terre. Et eux, ils s’enfilent des beignets toute la journée et arrêtent des gosses parce qu’ils font du skate sur les parkings ».

 

On pourrait reprocher à Mildred son discours univoque et fort en gueule mais elle utilise à fortiori les mêmes armes et la même manière que ces flemmards de flics qu’elle contraint à changer de méthode : la manière forte et expéditive qui pourrit l’Amérique jusqu’à la moelle héréditaire.  Peut-être parce que cette mère courage quelque part, culpabilise d’avoir été une mauvaise mère. Mildred tente d’entraîner son entourage, dont le sympathique James, un nain qui traine dans les bars, à sa cause. Elle ne récolte que ce qu’elle a  semé, le jus de son amertume mais aussi des sourires et du réconfort, dans ces moments de blues où l’on invente de la poésie sans le savoir.

 Pendant longtemps on pensait que la violence était la meilleure méthode pour rendre justice dans cet endroit du monde aussi mal fréquenté que partout ailleurs. Ici, au milieu du film, on commence à en douter car la chorale de personnages tous doués pour la violence prennent des distances inattendues avec celle-ci et avec les préjugés et en deviennent presque touchants.

 

Nul ne peut imaginer que le flic borné raciste, misogyne et homophobe DIXON joué avec une fureur burlesque rarement exploitée dans le cinéma américain par le génial Sam ROCKWELL qui tient là le rôle de sa carrière va par un truchement de l’esprit se trouver une étincelle d’inspiration qui le consumera et le mènera sur une piste drôlement crédible. Il deviendra l’allié de Mildred à la toute fin du film même si sa rédemption finalement sera suspendue dans le temps.

Le sheriff WILLOUGHBY avec lequel MILDRED entame un bras de fer n’est plus le colosse de granit « redneck »limité et bas du front du début. Il s’écorche à  son contact, entame une crise de conscience et sa mort assurée viendra corrompre  le bloc de vengeance que Mildred aussi bornée que lui érige dans la douleur. D’ailleurs, après la rencontre avec Mildred il n’agira que par acquit de conscience comme s’il commençait à avouer les erreurs passées de son comportement suprémaciste.

 

MÉLANGE DES GENRES et MÉTONYMIE 

 

Comme dans les meilleures séries télévisées actuelles, Martin McDONAGH, réalisateur et auteur mélodramatique se situe bien au-delà des clichés de l’Amérique profonde en les triturant au scalpel et au vitriol. La nature même du film est de nous surprendre sans cesse dans la continuité. (On pense au film et à la série dérivée de FARGO des frères COEN dans sa construction, la peinture de ses personnages). Voici sans conteste l’examen le plus fin de l’American Way of Life que l’on ait vu depuis longtemps sur un grand écran, grand film réactionnaire sur la politique menée depuis quelques années.

 McDONAGH ne pousse pas ses acteurs à bout. Il fait preuve de compassion Les personnages de McDONAGH s’ils sont frustes et rustres, se permettent de distiller des élans de générosité irréparables quitte à détruire leur propre nature identitaire (la mort du sheriff et sa géniale réaction post mortem). Nous sommes sans cesse témoins entre L’ORDINAIRE et l’EXTRAVAGANT comme le signale à juste titre Yann TOBIN (dans « POSITIF » 683). Même le comportement de MILDRED restera moralement discutable (comme l’était les personnages de John Wayne ou Mitchum). McDonagh la teinte d’humour noir et nous propose une peinture du Midwest américain empreint de réalisme. Et pourtant !

Pourtant, Ebbing, Missouri n’existe pas. C’est une pure invention. Pourtant le film s’intitule « Three Billboards outside Ebbing : Missouri », un titre qui n’insiste pas sur la vengeance. Mais Il a été entièrement tourné dans les montagnes de  Caroline du Nord. A l’instar de Faulkner avec son comté  de Yoknapatawpha, l’auteur imagine avec ironie et causticité que cette petite bourgade imaginaire pourrait valoir d’exemple à l’Amérique toute entière. L’Irlandais McDONAGH touche du doigt de manière symbolique les conséquences morales de l’esprit de vengeance qui fustige l’Amérique profonde perdue dans ses frustrations et ses manques de repères.  L’Amérique doute, c’est nouveau et Mildred le sait.

McDONAGH a utilisé la structure chorale en rupture de ton mais son film n’est pas tout à fait intimiste ni tout à fait irréel pour toucher le grand public américain. Ici la tragédie a déjà durée, sept mois avant le début du film. Mildred sait qu’elle va se heurter à un mur de honte infranchissable. Qu’importe si elle ne réussit pas à obtenir gain de cause. Elle aura réussi tout du moins à changer les orientations des autres personnages, à leur faire porter le panneau. Ce qui importe c’est que les personnages puissent vivre entre eux en harmonie dans leur vérité du moment en croisant ou décroisant les points de vue sur la question fondamentale que pose le film : « faut-il se faire justice soi-même, en faire simplement la publicité ou renoncer à son désir de vengeance et à sa colère pour faire de ce monde pourri un monde plus juste ? » Tant de meurtres restent impunis à cause de l’inertie des autorités. McDONAGH nous laisse juge. L’auteur exploite tous les cynismes de notre époque comme il le faisait dans son premier film, l’ahurissant « BONS BAISERS DE BRUGES » comme il le fait aussi à travers son œuvre dramatique, très compassionnel avec ses personnages de la verte Irlande. *

Ces trois panneaux apportent la preuve que le cinéma américain peut encore régénérer ses vieux thèmes de la vengeance et du pardon et garder une dignité cinématographique à l’instar des frères Coen ou d’un Peckinpah autrefois qui dénoncent sans hurler que le mal entretient avec le bien un curieux mélange. Souvent des  iconoclastes attardés soulèvent des lignes de crête et peuvent se révéler très humains. Un grand coup de cœur pour un grand film américain.

 

*Vous pouvez vous procurer à l’Odyssée : l’Avant-scène Théâtre

1135 : la Reine de beauté de Leenane

1307 : l’Ouest solitaire
En vidéothèque : BONS BAISERS DE BRUGES (FA McD)